Franck Ribéry ou l’honneur de la France Une lecture subjective de Traitres à la nation?

 » J’rêve d’une chienne comme Jessica Rabbit; D’une chaîne qui descend jusqu’à ma bite. » Orelsan, Bada Bing, 2008

 » Je vengerai ma race » Annie Ernaux, La Place, 1983

 » Ma race pousse comme des dents de sagesse.
Comment franciser l’espèce?
P’tite bourge surveille ton cul comme une forteresse.
Les frères ont l’oeil lubrique et ne pensent qu’à resse. »
Ekoue,
Quand la lune tombe, 2008

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Mardi 30 Mars 2011. France-Croatie. Stade de France. Ils ont sifflé. Ils attendaient ce moment, celui où tu te lèverais du banc, entamerais ton échauffement et finirais par enlever ton survêtement. Le match ne les intéressait pas vraiment. Ils ont patienté, applaudissant de temps en temps les sorties de Hugo Lloris, le blanc, le gentil, le fils de prof, le niçois, avenant, poli comme un vendeur d’aspirateur. La 60ième minute approchait, ils n’en pouvaient plus. Tu te tiens à côté du quatrième arbitre ; tu souffles, tu sautilles, tu prépares ton corps au combat. La rumeur gronde : « regardez, regardez, le monstre va faire son entrée ; ah le salaud, l’enculé, oh la racaille, le musulman, ah le beauf…le peuple… » Les premiers sifflets montent comme des blasphèmes avant d’être repris par tout le Stade de France et de s’abattre sur toi au moment où le speaker prononce ton nom. Tu tapes dans les mains de Malouda l’Antillais, le brave gars, toujours souriant parce que les antillais, ils ont toujours le sourire hein. Tu baisses la tête. Tu te précipites sur le côté de gauche, celui qu’on t’a refusé pendant si longtemps, celui que tu réclamais parce que tu savais, toi. Comme en ce moment, tu sais. Tu sais que dans dix minutes, tu vas retourner ces sifflets et tu penses : « je vous encule, je vous encule, je suis Franck Ribéry. » Ton pote Karim vient te glisser quelques mots à l’oreille. Je ne sais pas lire sur les lèvres mais je devine dans son regard ce qu’il te murmure, comme une adresse à un ange : « t’inquiète reuf, montre-leur. Wesh, on va leur montrer. » Déjà, tu récupères un ballon, tu crochètes un puis deux croates hébétés, obligés de faire faute pour t’arrêter ; tu repars, tu dribbles : intérieur, extérieur, intérieur ; tu te rends disponible : appel contre-appel, dans les intervalles. En une vingtaine de minutes, tu réussis à faire ce qu’aucun joueur au maillot Nike n’était parvenu à réaliser en une heure de jeu : tu enflammes un Stade endormi et impatient. Les sifflets cessent progressivement.  Maintenant, le virage Nord commence à scander ton nom. Ca y est, tu sais que tu as gagné ; tu la sens bien ta revanche. Elle déboule à la face de tous, comme toi sur le côté gauche. Encore une fois, les bolosses ont perdu. Clément d’Antibes et son coq, la tribune présidentielle et ses VIP, Daniel Riolo et son aigreur. Les journalistes qui souriaient, revanchards, lorsque tu as fait ton entrée, ont perdu de leur superbe. Ils tirent la gueule. Tu les as niqués. Tous.

Franck Ribéry, JE T’AIME. Mardi soir, tu as vengé le peuple.  Le peuple du football d’abord, c’est-à-dire tous ceux qui ont fait de ce sport une culture, un style de vie, une esthétique, un art et un art de vivre : les ultras délogés du Parc, les voix outragées de Bollaert, les virages libertaires du Vélodrome ou les cœurs ouvriers de Geoffroy-Guichard. Contre ces 60000 « consommateurs » qui étaient présents au Stade de France pour assister à un « spectacle », toujours là dans la victoire et les récompenses, sans appartenance[1], sans fidélité, hurlant avec la meute jalouse et mesquine dans la défaite, tu es l’honneur du football populaire, son étendard; toi, viré précocement d’un centre de formation, tu n’as pas connu le dressage corporel et spirituel d’un Gourcuff dont la conversion précoce au mannequinat et à la communication conclura une carrière sans relief, à l’image de son jeu.

Ce n’est pas seulement l’idée d’un football populaire que tu incarnes, c’est la présence même du peuple dans le football que tu sublimes.  Tes dents pourris, ta balafre infinie, ta chevelure mal rasée, ta syntaxe déréglée, tes putes décérébrées, ta Wahiba, -je le sais-, tant aimée. Je crois que moi, je ne t’ai jamais autant aimé qu’en ce jour du 21 juin 2010 où tu t’es invité en tongs et en chaussettes sur le plateau de Téléfoot comme un lascar sur le dance-floor du Baron, tête basse, le coq sur le cœur, la voix chevrotante, sincèrement ému par l’exclusion de « Nico », ton pote, par le déferlement de racisme social à ton encontre et par ta propre incapacité à verbaliser convenablement ce qui était en train de se passer durant ce mois de Juin 2010. A ton insu, tu as été pris dans le Spectacle. Comme un lascar toujours, devant la première caméra de télévision qui débarque dans le quartier, tu as fini par jouer le jeu auquel, originellement, sans cette disposition technique socialement acquise, -certains parleraient de « don »-, le monde social t’assignait. Pour tout le monde, et surtout pour les « médiacrates sportifs », tu es redevenu la racaille, du type de celle qui refuse de céder sa place à la vieille dans le bus, qui dit « fils de pute » au contrôleur de la RATP et traite de « sale blanc » le gars qui refuse d’offrir une cigarette. Au moins, ce qui est bien avec toi Franck, c’est que tu fais l’unanimité contre toi: du grand bourgeois, lecteur assidu des chroniques d’Eric Zemmour, pour qui tu as souillé le drapeau national, au militant du NPA, adepte des écrits abscons de Slavo Zizek, pour qui le football, eh bah, c’est l’opium du peuple hein, en passant par le professeur de français en ZEP, abonné à Télérama, à qui tu rappelles ses élèves « abêtis par les industries culturelles, la culture de la frime, les marques et le rap » (sic), et qui lui font quotidiennement la misère en cours, tous ceux-là ont aimé te haïr et t’insulter comme j’aime les haïr et les insulter.

Le « racisme de l’intelligence » ou la revanche des bolosses
Pourtant, Franck, tu aurais dû t’en douter. En France, l’ascension sociale de celui qui est issu du peuple est appréciée, encouragée et valorisée tant que celui-ci reste à sa place et dit merci, inlassablement. Tu aurais dû savoir Franck que le culte que te vouaient les journalistes ne durerait pas longtemps. Tant que tu jouais admirablement bien à la ba-balle, que tu te livrais à des potacheries inoffensives, toujours prêt à donner le change en te faisant « plus bête que tu es » comme on dit, à faire le brave garçon, très gentil, une sorte de comis de ferme, un peu simplet en somme, tu étais inattaquable. C’était bienvenu chez le Ch’ti Franck. Le populisme journalistique a deux faces. Dans sa face positive, il produit une représentation fantasmée et exotique d’un peuple « simple », « plein de bon sens », « authentique », « gentil », « un peu bête » pour tout dire. Un peuple Enfant. A éduquer, toujours. Dans sa face négative, il livre une représentation, tout aussi fantasmée et exotique que la première, d’un peuple potentiellement « dangereux », « violent », « inculte », « incapable de discipline », « indifférent à l’idée de l’intérêt général ». Un peuple Barbare. A surveiller, tout le temps. Tu as oublié que pour les classes moyennes et, plus encore, pour la bourgeoisie, les classes anciennement laborieuses, devenues, malgré elles, des classes chômeuses aujourd’hui, restent toujours potentiellement des classes dangereuses[2].

Si nous étions pote, Franck, je t’emmènerais tiser quelques 16 dans le parc à côté de chez moi. Posés sur un banc, la capuche sur la tête, je te parlerais du dernier livre du sociologue Stéphane Beaud [Traitres à la Nation? Un autre regard sur la grève des Bleus en Afrique du sud, (avec P. Guimard), Paris, La Découverte (« Cahiers libres »), mars 2011]. On en a parlé sur Canal Plus[3]. Le foot, même dans sa version sociologique, ça fait toujours vendre. Je te dirais d’abord que Stéphane Beaud a beaucoup travaillé sur les transformations qui, depuis le milieu des années 1980, affectent les classes populaires. Il a notamment enquêté sur la réorganisation du travail au sein des usines Peugeot à Sochaux[4], sur la scolarisation universitaire des « jeunes issus de l’immigration »[5], sur l’irruption de la violence sociale dans les quartiers populaires[6] ou sur la précarisation croissante que connaissent les classes populaires et les classes moyennes[7]. Je sens déjà que tu ne comprends pas ce que je dis, Franck Ribéry. Je sais bien, tu n’appartiens pas au domaine des mots. Tu évolues dans une autre sphère, plus belle, plus noble, incontestablement plus exaltante : le rectangle vert.

Ecrit avec la collaboration de Philippe Guimard, Stéphane Beaud dresse une histoire sociale du football en France. Il dit beaucoup de choses qu’il faudra que tu lises un jour : les différences sociales et culturelles qui vous séparent de la « génération France 98 », l’internationalisation précoce que vous connaissez, la libéralisation des échanges sur le marché des footballeurs, l’importance du choix du conjoint pour votre carrière…Il essaie ainsi de cerner toutes les dimensions sociales qui font l’identité du footballeur professionnel en la replaçant dans une histoire longue.

Retiens seulement qu’il livre le sens véritable de votre « grève ». En l’analysant avec les outils classiques de la sociologie, il explique que vous n’avez pas agi comme des enfants gâtés et arrogants. Vous en avez eu tout simplement marre que ces « bolosses », socialement éloignés de ce que vous êtes, majoritairement issus des classes moyennes cultivées, déversent, avec l’esprit revanchard de l’ancienne victime de cours de récré, ce mépris culturel emprunt de jalousie sociale. Ils n’arrivaient pas à se faire à l’idée que toi, le fils de grutier, le vilain, le bête, tu puisses gagner autant de thunes, être admirer par des gamines de 16 ans, serrer des meufs de ouf pendant que, eux, avec leur pénible 4000 euros par mois, assis dans le froid, restent sur le bord du terrain. Il aurait seulement fallu leur rappeler que dans le monde social, on est toujours l’idiot de quelqu’un : le journaliste politique, l’idiot de l’universitaire, le journaliste sportif, l’idiot du journaliste politique et le footballeur, l’idiot du journaliste sportif. Il aurait fallu les rappeler à l’ordre de leur position. En même temps, Franck, Stéphane Beaud ne manque pas de souligner que vous entretenez un rapport ambigu avec les journalistes dont vous et « votre entourage » (agents, conseillers, proches) êtes en partie responsable. Votre relation est fondée sur le mécanisme du don/contre-don (une interview contre une bonne note, une déclaration contre une confidence…) dans le cadre d’une cordialité distante. Vous auriez dû savoir qu’il faut savoir donner au Spectacle en payant de sa personne pour que le Spectacle nourrisse votre grandeur.

Il montre aussi que, comme dans tout groupe social, des principes de hiérarchisation internes, incompréhensibles aux profanes, ont organisé la division du pouvoir et de l’influence au sein de votre collectif. Ce qui clivait le groupe, c’était moins une couleur de peau, une religion ou une culture que l’origine sociale et la position occupée dans la hiérarchie footballistique. Non, Franck, tu n’as pas agi comme un caïd à l’égard de « Yo ». Ce sont les « locuteurs autorisés »[8] qui ont importé ces catégories ethniques et culturelles pour décrire votre relation. Ce qui te sépare de Gourcuff, de Lloris ou de Toulalan, c’est ton origine sociale et la légitimité sportive qui tu as acquise en signant un gros contrat dans un club internationalement reconnu. Ce sont ces principes là qui ont structuré votre groupe : ancienneté dans la Sélection, club d’appartenance, performance individuelle et succès collectif. Tu étais un leader. Tu n’as pas à rougir de cette « grève ». Tu n’as pas à rougir de ce que tu es, Franck.

Je te dirais tout ça, assis sur ce banc, Franck. Ma canette de 16 est vide maintenant. J’espère que tu as compris ce que je voulais te dire. J’espère aussi qu’après ta carrière, tu prendras un peu de temps pour lire Traitres à la Nation? et qu’il produira sur toi les mêmes effets que ceux qu’a produit sur moi la lecture des ouvrages de Pierre Bourdieu[9] ou de Richard Hoggart[10] : une meilleure compréhension de son appartenance. Je suis fier, Franck, d’être du même peuple que toi, de la même classe, de la même race. Je suis fier d’être ton compatriote. Fier d’être français quoi. Nique sa mère.


[1] Cf. REIJASSE Jérôme, Parc. Tribune K- Bleu Bas, Paris, L’oeil d’Horus (« Tard le soir »), 2009
[2]
Cf. CHEVALIER Louis, Classes laborieuses et classes dangereuses, Paris, Perrin (« Tempus »), [1958], 2007
[3]
Cf. Le « Daily Mouloud » dans Le Grand Journal du 25 mars 2011
[4]
BEAUD Stéphane et PIALOUX Michel, Retour sur la condition ouvrière, Paris, Fayard (« Documents »), 1999
[5]
BEAUD Stéphane, 80% au Bac…et après?, Paris, La découverte (« Sciences humaines et sociales »), 2003
[6]
BEAUD Stéphane et PIALOUX Michel, Violences urbaines, violence sociale, Paris, Fayard (« Documents »), 2003
[7]
BEAUD Stéphane, CONFAVREUX Joseph et LINGAARD Jade (sous la dir. de), La France invisible, Paris, La découverte, 2006
[8]
Expression reprise à l’économiste Frédéric Lordon
[9]
Cf. BOURDIEU Pierre, La Disctinction. Une critique sociale du jugement, Paris, Minuit (« Le sens commun »), 1979 ; voir aussi: Homo academicus, Paris, Minuit (« Le sens commun »), 1983 ; La Noblesse d’Etat. Grandes Ecoles et esprit de corps, Paris, Minuit (« Le sens commun »), 1989 ; Langage et pouvoir symbolique, Paris, Seuil (« Points »), 2001
[10]
HOGGART Richard, La Culture du pauvre, Paris, Minuit (« Le sens commun »), [1958], 1991 ; voir aussi : 33 Newport Street. Autobiographie d’un intellectuel issus des classes populaires anglaises, Paris, Seuil (« Hautes Etudes »), 1991

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Ce que travailler veut dire

À l’occasion de la sortie de son livre Ce que travailler veut dire (1), Bénédicte Zimmermann, directrice d’études à l’Ehess répond à nos questions.

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1) L’entrée en sociologie : pouvez-vous nous décrire votre parcours universitaire? Comment êtes-vous entrée en sociologie?
Après un bac scientifique, je me suis engagée dans des études d’histoire : d’abord en hypokhâgne au Lycée Fustel de Coulanges à Strasbourg, puis en khâgne au lycée Henri IV à Paris et à l’université de Paris I où j’ai fait une licence et une maîtrise d’histoire (mon mémoire était consacré aux Premiers mai de la CFDT). Parallèlement à la maîtrise d’histoire, j’ai fait une maîtrise de science politique à Paris I. L’histoire me passionnait et me paraissait une discipline incontournable pour comprendre la société dans laquelle nous vivons. Mais en licence je me suis aperçue qu’il fallait élargir le regard et la palette des abords disciplinaires pour être à même d’approfondir les questions qui m’intéressaient. Cette ouverture à d’autres disciplines a coïncidé avec le moment où j’ai compris que mon intérêt pour l’histoire partait du présent, que les processus historiques auxquels je m’intéressais étaient orientés vers une meilleure compréhension des processus contemporains. Je me suis ensuite tournée vers la sociologie politique dans le cadre d’un DEA et d’une thèse à l’Institut d’Etudes Politiques de Paris.

2)  L’évolution d’une trajectoire de recherche : vous avez fait une thèse de socio-histoire sur l’émergence de la catégorie du chômage en Allemagne, comment la question du travail et de sa flexibilisation s’est imposée à vous ?
Ma thèse sur la constitution du chômage en une catégorie d’action publique en Allemagne concrétisait ce parcours pluridisciplinaire. Elle a été pour moi l’occasion d’approfondir l’approche socio-historique et d’affirmer un positionnement théorique combinant l’analyse du temps long des structures avec celle des temporalités courtes de l’action. Mes recherches sur la flexibilité et le travail prolongent et s’appuient sur ces premiers travaux sur les formes historiques de constitution du social en France et en Allemagne, en proposant une grille de lecture des transformations contemporaines tenant compte de l’historicité des catégories et des pratiques aujourd’hui en mutation. Mes recherches sur la constitution des catégories sociales ont d’une certaine manière été le préambule à l’étude de la reconfiguration contemporaine de ces catégories. Pour diverses raisons, les conceptions du travail et du non travail, de l’emploi et du chômage, plus largement l’ensemble des catégories sociales fondées sur le travail salarié sont aujourd’hui remises sur le métier, bousculées par une sémantique du capital humain, des compétences, de l’autonomie et de l’employabilité. Du passé au présent, les enquêtes que j’ai menées ont toujours été traversées par une même question : celle de la fabrique du collectif et de la place qu’y occupe le travail.

3)  Le clin d’œil à Bourdieu : Le titre de l’ouvrage renvoie directement à Ce que parler veut dire de Pierre Bourdieu, paru au tout début des années 1980; est-ce votre choix? Pourquoi? Qu’est-ce que travailler veut dire?
Ce que parler veut dire
est un ouvrage qui a compté dans mes travaux antérieurs. Il a stimulé ma réflexion sur le processus de classification et de catégorisation, cependant ce n’est pas pour y renvoyer que j’ai choisi ce titre. Dans un premier temps d’ailleurs, je ne m’étais pas aperçue de la proximité. Le titre Ce que travailler veut dire vient plutôt du terrain ; il reprend dans une forme affirmative la formulation interrogative et suspensive utilisée par des personnes rencontrées. Mon objectif dans ce livre était d’étudier ce que travailler veut dire pour les travailleurs, d’examiner, entre autres, comment ces derniers font sens du travail et quelles sont les finalités qu’ils lui attribuent. La question de la signification et du sens n’est donc ni posée, ni instruite de la même manière que dans l’ouvrage de Bourdieu. Il s’agissait moins de braquer les projecteurs sur la normativité sociale et ses effets structurants, que sur les capacités normatives des personnes au travail, sur leur activité de « valuation », de définition de ce qui vaut , au sens de John Dewey,  et sur les conditions de possibilité et d’expression de ces capacités dans le monde du travail.

4)   Le choix de l’objet d’étude: pourquoi avez-vous choisi de travailler sur les groupements d’employeurs et en quoi cette forme d’organisation du travail est-elle novatrice? Qu’implique-t-elle sur l’identité des salariés? Constitue-t-elle selon vous une réponse à la précarisation de la relation d’emploi typique, une sorte d’avant-garde? Pensez-vous qu’elle soit généralisable?
Le groupement d’employeurs est un dispositif inédit de flexibilisation du travail et des travailleurs qui se donne pour double objectif de contribuer à la « flexibilité » de l’entreprise et la « sécurité » du travailleur. Intermédiaire sur le marché du travail, il est un tiers-employeurs, mais il présente l’originalité de se distinguer en plusieurs points, et non des moindres, de l’agence de travail intérimaire. D’abord par sa structure juridique qui est celle d’une association  du type loi 1901 à but non lucratif ; ensuite par la nature du contrat de travail, à durée indéterminée. La fonction du groupement est de mettre à disposition de ses membres (qui sont des entreprises-adhérentes) des salariés qui lui sont liés par un contrat de travail. Il construit des emplois stables, en contrats à durée indéterminée et à plein temps à partir de bouts d’emploi disponibles dans différentes entreprises, selon le principe du « maillage » et du « temps partagé ».
Le salarié dépend juridiquement du groupement qui est son employeur, mais réalise son travail auprès de deux ou trois entreprises différentes qui sont membres du groupement. En cas de baisse d’activité dans une de ces entreprises et d’interruption de la mise à disposition, le salarié garde son salaire plein. L’activité du groupement est régulée par un principe de responsabilité solidaire, de telle sorte que lorsque l’une des entreprises-adhérentes interrompt la mise à disposition, les autres sont caution-solidaire pour le maintien du salaire en attendant que le groupement reconstitue un maillage à plein temps.
Des activités, des fonctions ou des métiers ressortissant de différentes branches professionnelles peuvent ainsi être maillés en un seul emploi sur une base journalière, hebdomadaire, mensuelle ou semestrielle selon un rythme stable, fixé par avance et par convention entre le groupement, le salarié et l’entreprise. Chaque maillage est spécifique, l’éventail du temps partagé s’étendant des emplois faiblement qualifiés jusqu’aux emplois de cadres.  Par exemple, une  opératrice peut conditionner du parfum l’hiver et du poulet l’été, un autre salarié peut être consultant en formation continue deux jours par semaine et chauffeur de poids lourd le reste de la semaine.
Qu’est-ce que travailler veut dire dans une situation de démultiplication des activités, des lieux et des collectifs de travail ?  Et que signifie la sécurité de l’emploi dans ces conditions? Telles sont quelques-unes des questions qui ont guidé mon enquête sur les groupements d’employeurs. Je les ai choisis comme objet d’étude parce qu’ils constituent un dispositif original et peu connu, qui produit comme un effet de loupe sur les tensions et les ambivalences de la flexibilité.
Pour ce qui est de la deuxième partie de votre question, l’enquête montre que le dispositif produit des effets contrastés pour les salariés en fonction des groupements et de la politique de leur directeur. Par ailleurs, tous les salariés n’apprécient pas de travailler à temps partagé y compris dans les groupements qui développent une politique d’accompagnement et de développement professionnel des salariés. Je dirai par conséquent que le dispositif mériterait d’être davantage connu et développé, à condition d’être mieux encadré. Cependant je ne parlerai pas de généralisation, parce que le groupement n’apporte pas une réponse à l’ensemble des problèmes de précarité posés par la flexibilité, il en traite certains en ciblant la précarité de l’emploi, mais il n’a aucun effet sur la précarité du travail qui relève de l’organisation et des conditions de travail internes à chaque entreprise. C’est pour mieux saisir ces effets de la flexibilité sur l’activité même de travail, que la deuxième partie du livre déplace l’enquête de l’emploi et des dispositifs de flexibilisation du marché du travail vers la flexibilité dans l’entreprise à partir d’une série de monographies.

5)  Discours de la méthode: pour construire votre cadre d’analyse, vous mobilisez différentes traditions de recherches, et notamment les travaux d’Amartya Sen et le pragmatisme étatsunien de la fin du 19ième, comment en êtes-vous venue à ces références? Vous construisez votre cadre théorique préalablement à l’enquête ou au fur à mesure de l’accumulation des données ?
Ce sont des interrogations sur l’analyse du changement, sur l’analyse de l’action située dans le temps et dans l’espace qui m’ont, au cours de mes recherches socio-historiques, amenée à me pencher sur le pragmatisme de l’Ecole de Chicago. La manière dont Dewey et Mead conceptualisent l’expérience comme le produit de l’interaction entre une personne et son environnement m’est ensuite apparue comme un analyseur fécond de l’expérience du travail en régime flexible. La force heuristique d’une telle approche réside en ce qu’elle ne réduit pas l’expérience au vécu subjectif, mais l’érige en forme sociale agie par la rencontre de différents facteurs, aussi bien personnels que structurels. C’est sur cette base que je revisite dans Ce que travailler veut dire la notion d’expérience du travail dans le double sens d’épreuve et d’acquisition.
Je dois à Robert Salais d’avoir attiré mon attention sur les travaux d’Amartya Sen et à un petit groupe de chercheurs, réunis autour de lui dans le projet européen Eurocap, d’intenses discussions sur l’opérationnalisation de l’approche par les capacités sur les questions du travail. Les travaux de ce petit groupe ont notamment donné lieu au livre que j’ai dirigé avec Jean De Munck : La liberté au prisme des capacités (2). Amartya Sen est un économiste et philosophe dont les travaux n’ont qu’à la marge porté sur le travail. Mobiliser son approche dans une sociologie du travail supposait au préalable d’engager une discussion critique avec son œuvre. C’est ce à quoi je me suis attelée dans La liberté au prisme des capacités en mobilisant le pragmatisme de Dewey et de Mead pour, tout à la fois, pointer l’inconsistance sociale de l’approche et proposer une problématisation sociologique des capacités. Car la capacité et la conceptualisation de la liberté comme pouvoir d’agir qui la sous-tend me paraissent des leviers pertinents pour soumettre à l’épreuve de la réalité les promesses de liberté et de libération dont la flexibilité se veut porteuse.
Par conséquent, si une partie du cadre théorique existait préalablement à l’enquête, son approfondissement s’est fait en cours de route dans un dialogue et des aller-retour permanents entre empirie et théorie.

6)    Sociologie et politique: vous mettez l’accent sur la dimension politique et normative inhérente au discours sociologique, comment concevez-vous l’imbrication entre la dimension positive et la dimension normative de la démarche sociologique? Autrement dit, pensez-vous que votre enquête puisse jouer un rôle social?
Il serait naïf de penser pouvoir rigoureusement dissocier les moments de l’observation, de la description, de l’analyse et éventuellement de la critique. Chacun de ces moments est d’une certaine manière lié aux précédents et aux suivants. C’est pourquoi il me semble  indispensable d’assortir chacune de nos enquêtes d’une réflexion épistémologique visant à expliciter les raisons qui nous ont poussées à choisir tel objet, tel terrain plutôt qu’un autre, telle approche, telle méthodologie plutôt qu’une autre. Si le hasard existe, il ne peut suffire à rendre compte de la manière dont l’enquête est mise en œuvre et l’analyse ensuite menée. Interroger les tenants et les aboutissants de l’approche choisie, son éventuelle dimension normative ou les leviers critiques qu’elle met en place constitue une étape importante en ce qu’elle vise à élucider pour chaque recherche singulière les formes de l’imbrication entre dimension positive et dimension normative et permet ainsi de mieux en contrôler les éventuels biais.
L’interrogation sur le rôle social renvoie à d’autres enjeux. Elle pose la question des relais, des interprètes et des traducteurs entre le monde de la recherche et le monde social, plus largement de la place et du rôle des sciences sociales dans la société. L’enquête sociologique peut jouer un rôle social, mais c’est un rôle que le chercheur ne contrôle pas, ou très mal, parce qu’il n’a pas la maîtrise de l’appropriation ou non de ses résultats et encore moins de leur traduction par les acteurs politiques et sociaux.

7)    L’état institutionnel des sciences sociales en France: suppression de postes, dévalorisation du statut de chercheur, concurrence généralisée pour les appels d’offre, absence de politique lisible en matière de recherches et d’enseignement des sciences sociales, pour un jeune doctorant en sociologie, l’avenir semble incertain; comment percevez-vous l’état actuel des sciences sociales en France? Quel avenir pour la sociologie française?
La recherche à fait l’objet au cours de ces dernières années, en France mais également dans d’autres pays européens tels que l’Allemagne, d’une succession de réformes, en matière de financement, d’organisation, d’évaluation de la recherche, appelées à modifier durablement sa cartographie et ses pratiques. La sociologie n’est pas la seule concernée et le phénomène ne se cantonne pas aux sciences sociales, même si ces dernières étaient particulièrement éloignées des nouvelles normes que visent à mettre en place ces réformes. Cela m’amène à répondre à votre question sur l’avenir de la sociologie française en trois temps. Premièrement, un repli disciplinaire me semble mal venu pour faire face à des transformations qui ne touchent pas la seule la sociologie, mais affectent l’ensemble des sciences sociales ; deuxièmement, un repli national me paraît tout aussi réducteur : apprendre des expériences étrangères et développer des solidarités avec des collègues d’autres pays me semble au contraire un atout important pour pouvoir peser sur la politique des sciences de demain. Enfin troisièmement, je ne partage pas le pessimisme de certains collègues sur l’avenir de la sociologie française, si c’est à cela que vous faites allusion. L’avenir de la science de demain est tributaire d’une multiplicité de facteurs sur lesquels il peut sembler difficile de peser à titre individuel, mais elle se construit aussi dans la qualité de la science d’aujourd’hui. Et en cette matière nous pouvons agir en tant que chercheurs et jeunes chercheurs, d’une part, en montrant notre attachement à la qualité de la recherche à travers nos pratiques et nos travaux, d’autre part en nous mobilisant pour que soient réunies les conditions collectives d’une recherche de qualité. Car cette dernière n’est pas redevable de la seule « excellence » individuelle pour reprendre un terme très prisé du discours public actuel, elle est fortement tributaire aussi de l’environnement et des conditions de travail.

(1) Bénédicte Zimmermann, Ce que travailler veut dire. Sociologie des capacités et des parcours professionnels, Économica (Etudes sociologiques), Paris, 2011.
(2) Jean De Munck & Bénédicte Zimmermann (eds.), La liberté au prisme des capacités. Amartya Sen au-delà du libéralisme, Raisons pratiques n°18, Ehess, Paris, 2008.

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« La culture pour chacun… c’est la culture chez soi »

Grande halle de la Villette ce vendredi 4 février : le Ministre de la Culture doit ouvrir le forum « culture pour chacun ». Le moment est pensé comme le point d’orgue d’une démarche initiée en septembre 2010 par le rapport d’un certain Lacloche, 1400 personnes sont attendues.
J’arrive à 9 h00, les entrées sont déjà bloquées par quelque 200 manifestants : la confédération des intermittents, le Syndeac (syndicat national des entreprises artistiques et culturelles), la CGT spectacle, le Synavi (syndicat national des arts vivants). Distribution de tracts, slogans lancés : « La culture pour chacun… c’est la culture chez soi », « C’est fini le temps de la collaboration », « C’est pas notre culture », « Dehors Mitterrand et ses amis tunisiens »…  les vigiles d’Altaïr, l’oreillette vissée, veillent au grain. Mais l’ambiance est plutôt détendue, les militants s’embrassent, lancent des blagues. Parfois des discussions s’engagent entre ceux qui veulent entrer et ceux qui bloquent, entre le « in » et le « off ». Certains échanges verbaux sont violents. Un homme encravaté, petite mallette de cuir à la main, lunettes prada s’indigne : « vous faites honte à la démocratie ! » Un autre, manteau trois-quart en laine, écharpe à carreaux, s’insurge : « le pourvoir est partagé, c’est vous qui voulez le confisquer… Relisez Foucault et Girard… Arrêtez avec votre discours venu tout droit de Cuba ». Un syndicaliste, barbe de trois jours, bonnet, parka, lui reproche violemment son arrogance. Un autre rit : « Aujourd’hui  les huiles ont tous sorti leur écharpe rouge ».
La référence à Égypte est mobilisée, à la cantonade, par les uns « ils rigoleront moins tous ces 68 ards quand le pouvoir sera aux mains des islamistes, ils crient à la révolution mais ils sont inconscients » ou les autres « il faut défendre la démocratie, bientôt on n’aura plus d’autres moyens pour se faire entendre, comme en Égypte ou en Tunisie, que de faire la révolution ». La dizaine de CRS alignés dans un coin sert à échauffer les esprits, même s’ils restent immobiles. Un homme fait la navette, envoyé en émissaire par ceux de l’intérieur : Georges-François Hirsch, petites lunettes rondes et orange. Les militants lui donnent du « camarade » ironique. Avant d’être nommé Directeur général de la création artistique au Ministère de la culture et de la communication, Hirsch a en effet eu de hautes responsabilités au sein de fédérations patronales du spectacle (FEPS, FESAC). Une négociation s’engage : « Levez le blocus à 10h00… 10h15… OK 10h30… mais après je ne réponds de rien ». Certains militants veulent infiltrer le forum, d’autres préfèrent rester visibles, à l’extérieur. Des nouvelles arrivent de la salle : Mitterrand a fait son discours, la CGT a pu parler, la salle est aux trois quarts pleine. De temps en temps, des costumes sombres sortent sur le perron et indiquent par de petits signes des voies secrètes pour réussir (enfin) à entrer dans le blockhaus. Par quelques portes dérobées, protégées par des CRS, des « invités » de marque peuvent entrer. La culture pour tous ne semble réservée qu’à quelques-uns. Je n’en suis pas. Je rentre chez moi, mes pieds sont glacés.

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Bestiaire

Comment dire l’expérience du travail ? Comment filmer l’acte de travail ? Un cadre : un élevage industriel de porcs en système hors-sol en Bretagne. Un homme, Maxime Duchemin. Pendant 3 ans, Jean-Louis Le Tacon l’a filmé avec sa super 8 (1). Maxime est de tous les plans, des premiers interminables où il verse des pelletées de céréales à des cochons, alignés, hurlants, à d’autres d’une grande violence, quand il castre de jeunes porcs. Jean-Louis Le Tacon filme le « sale boulot » (2) avec minutie : la merde qu’il faut ramasser pour éviter la propagation de la maladie, la reproduction forcée des femelles en chaleur, la grande lessive au karcher. En voix-off, la voix de Maxime est toujours douce et précise.

« Pour la saillie, on enregistre d’abord la taille de la saillie, le numéro du verrat, le numéro de la mère et le nombre de saillies. Est-ce qu’elle a été saillie en deux ou trois fois ? On enregistre d’abord sur un cahier et ensuite, c’est mis en fiche et ensuite, inscrit au planning pour suivre le déroulement général de l’élevage. » (M. Duchemin).

Une voix qui se rebelle aussi, dit l’insupportable (l’odeur de merde, tenace) ou l’inavouable (les pulsions sexuelles et l’attrait du sang, de la mort). Pour devenir prophétique dénonçant le caractère concentrationnaire de l’élevage (des bêtes aux hommes). Parfois, quelques hors-champs permettent de sortir de la porcherie : la cuisine, la maison, le jardin. Mais ces respirations sont de courte durée. Elles sont aussi là pour dire l’envers du décor : sa femme, filmée en plan serré, explique qu’elle a dû prendre un travail en ville pour pouvoir subvenir aux besoins du ménage. Le jeune couple s’est surendetté pour acheter les équipements industriels et les bêtes (avec les encouragements de la chambre d’agriculture). Le film se termine par des scènes d’apocalypse : la maladie se propage, les bêtes sont rongées par la vermine. Comme détruites de l’intérieur.
Seul le cinéma semble pouvoir libérer de l’aliénation, le temps d’une séquence, quand Maxime jubile à jeter ses cochons au ciel.


(1) Cochon qui s’en dédit (1974-2010, éditions Montparnasse). Dans le supplément, on revoit Maxime 20 ans plus tard. Il a mal vendu sa porcherie et s’est reconverti dans le travail social encadrant des travailleurs handicapés.  Jean-Louis Le Tacon l’accompagne sur son ancien lieu de travail envahi par la mousse et les ronces.  Il meurt deux ans plus tard d’un cancer.
(2) Everett C. Hugues, Le regard sociologique. Essais choisis, Textes rassemblés et présentés par Jean-Michel Chapoulie, Éditions de l’EHESS, Paris, 1996.

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Culture club et nouvel esprit du capitalisme

Note à l’attention du lecteur. Ce très court texte n’a pas la pureté  sociologique d’un papier destiné à une revue. La démonstration argumentative est ici réduite à sa plus simple expression. Il ne vise pas à non plus à critiquer « la marchandisation » de la sous-culture techno. Cette notion n’a strictement aucun sens d’ailleurs. Il pose seulement quelques hypothèses de recherche sous une forme littéraire. Celui qui l’écrit porte des Nike, observe des soirées et cherche à interroger ceux qui, d’une manière ou d’une autre, ont fait vivre et continuent à faire vivre la sous-culture techno au sein du monde social. La sociologie de la culture s’est beaucoup intéressée à la question de l’imbrication  entre les sous-cultures et les industries culturelles. Au lieu de les opposer, de nombreux travaux ont bien mis en lumière les dynamiques de récupération, de déplacements et de reconfigurations qui existent entre elles. Bizarrement, cette tradition de recherches a délaissé la question des procédures de singularisation  associant des produits de grande consommation  (des « méga-marques » comme l’écrit Lucien Karpik) à un univers sous-culturel.

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Précision sur les termes: nous parlons de sous-culture en reprenant, avec quelques modifications, le sens que le courant de recherches des Cultural Studies a donné à ce concept: une sous-culture  est un système de signes, de valeurs, de représentations et d’attitudes propre à une fraction socialement située. L’intensité de l’adhésion à une sous-culture peut varier selon l’âge, la position sociale, le statut matrimonial ou encore la situation professionnelle. L’adhésion sous-culturelle qui se marque par un ensemble de signes visibles, de marqueurs symboliques et d’attitudes typiques, peut se métamorphoser en pratique cultuelle à mesure que le processus de vieillissement social s’opère. On range ses piercings et ses fringues qu’on ressort de moins en moins souvent ; on passe beaucoup moins de temps chez les disquaires et dans les soirées ; l’organisation du temps, les affinités et l’ensemble des pratiques ne sont plus régies par cette sous-culture. Cette variabilité intra-individuelle dépend aussi selon moi de l’origine sociale et de la scène sociale.
Les sous-cultures ne sont pas moins cultivées que la culture scolairement enseignée. Comme elle, la sous-culture techno, la sous-culture hip-hop ou la sous-culture rock supposent des compétences de déchiffrement adéquates, se décomposent en sous-genres particuliers, restent traversées de conflits sur la définition légitime de leur contenu et imposent un rapport au monde spécifique. Néanmoins, parce que leur diffusion n’emprunte pas les instances officielles et légitimes de socialisation culturelle (i.e. école, famille et politique culturelle publique), la reconnaissance de leur valeur symbolique est limitée à des communautés socialement situées.

Une expo? Non. Un blog dédié à la culture techno? Non plus. Une campagne de publicité bien sûr.
Une image d’abord. Un assemblage de photos. C’est la nuit, trois jeunes gens, une femme et deux hommes. Ils courent, sourient, envoient des sms, déambulent dans Paris, cherchent le quartier République, finissent leur kebab. Ils portent des tenues de sport aux couleurs criardes (bleu, rose fluo, vert fluo). Ils sont beaux. On comprend que l’aube ne va pas tarder à percer; c’est la fin de soirée. Les photographies semblent avoir été prises sur le vif, sans aucune préparation et sans poses. Elles montrent des scènes ordinaires de la vie nocturne, identiques à celles que la jeunesse  prend avec son Iphone et poste ensuite sur sa page facebook pour immortaliser le dernier samedi soir. Ses lieux d’abord: les couloirs dévorés à toute allure pour « choper » le dernier métro; ses postures ensuite: la capuche enfilée pour déambuler sereinement dans les rues, le visage creusé par la fatigue et l’alcool; ses moments enfin: le kebab en fin de soirée et les marches utilisées pour « se poser et finir sa canette ». Sur sa main, un jeune homme a inscrit: « Lâche ton run ».
Vous découvrez une campagne d’affichage que Nike a lancée au début de l’automne. Elle est accompagnée d’une série de vidéos visibles sur internet. La lumière stroboscopique que traversent ces coureurs dans leur parcours et le morceau « french-touch 2.0 » (dixit un pote) qui les accompagne dans leur déambulation nocturne reproduisent le dispositif du dance-floor. Le temps de cette vidéo, Paris se métamorphose en club géant. Vous en rêviez, Nike l’a fait..

La culture techno comme sous-culture dominante: « on n’a pas d’avenir mais qu’est-ce qu’on se marre. » (un statut facebook)
Derrière l’objectif de promouvoir la course à pied comme une activité « cool », « fun » et « complètement délire » dans le cadre d’une stratégie de communication cross-média, cette campagne ratifie le triomphe de la sous-culture techno dans sa contribution à la construction d’un imaginaire commun. Pourquoi s’intègre-t-elle si bien dans l’air du temps? Comment est-elle devenue un horizon culturel partagé et partageable? Trois réseaux de facteurs expliquent selon moi la réhabilitation symbolique et politique (cf. Les Etats généraux de la nuit) que connait actuellement cette sous-culture.
D’abord, cette opération d’appropriation repose sur la codification morale (son ethos) qu’elle propose,- individualisme communautaire (sois toi-même) et éloge de la singularité (tous différents mais ensemble)-, sur l’attitude qu’elle impose, – relâchement du corps et disponibilité émotionnelle -, ainsi que sur les formes de sociabilité qu’elle construit, – horizontalité des rapports éphémères, fonctionnement en réseau élargi, négation du social, évacuation des rapports de genre et des rapports de force. Bref, autant de traits qui s’accordent tout à fait avec le « nouvel esprit du capitalisme ».
Ensuite, cette légitimation  est le résultat d’un processus de vieillissement sous-culturel qui a conduit certains des acteurs qui ont fait vivre cette sous-culture à s’insérer professionnellement dans les métiers de la communication (au sens large) en évacuant les signes les plus déviants de cette sous-culture (la veste kaki, les piercings, l’usage répété de psychotropes). Toutes ces professions du flou (communication, marketing, design, journalisme culturel, relations publiques, conseil en tendance…), qui favorisent la valorisation d’un « capital sous-culturel » constitué de compétences non-scolairement sanctionnées, effectuent un travail de représentation symbolique et de construction des imaginaires.
Enfin, la victoire de la sous-culture techno sur toutes les autres tient aussi à la composition sociale, hybride mais exclusive, de son public. D’un côté, comme la sous-culture rock, elle recrute une fraction toujours plus grande de son auditoire parmi la jeunesse petite-bourgeoise dont le désenchantement social conduit ses membres à prendre au sérieux la fête à défaut de pouvoir prendre au sérieux la vie. L’allongement de la scolarité, la difficulté à s’insérer sur le marché du travail, l’éclatement de la relation d’emploi typique (CDI) et le sentiment de déclassement qui en résulte désorganisent le processus modal de vieillissement social (boulot, femme, enfants, sortie le weekend) et favorisent la prolongation de cet état d’apesanteur social que représente la vie étudiante. Ces jeunes que nous montre la campagne publicitaire courant sans fin (au double sens du terme) est une métaphore pertinente de ce que vit une partie de la jeunesse déclassée. Pas de point de départ, pas de point d’arrivée, pas d’objectif, alors courons. Oublier temporairement l’extension du domaine de la lutte et chercher à étendre le domaine de la nuit.
D’un autre côté, le public des clubs se recrutent parmi les « professions de la créativité » (design, architecture, journalisme…) qui cumulent à la fois un fort capital culturel légitime et un capital économique élevé. Ces professions transportent professionnellement les formes de sociabilité qui structurent la sous-culture techno. Formant autrefois la clientèle ponctuelle des free-parties (les « touristes »), ils ont réussi leur scolarité (bac+4, bac+5) et se sont insérés normalement dans des professions bien établies, économiquement rémunératrices et socialement valorisées. Pour eux, la sortie au club ne relève pas (ou plus) d’une adhésion sous-culturelle. Elle est intégrée à un répertoire de pratiques culturelles, au même titre que la lecture du dernier Houellebecq ou la visite mensuelle à Beaubourg. Associer le jogging à l’univers du clubbing dans le cadre d’une campagne publicitaire est une manière de mettre en scène les pratiques de « loisirs » propres à ce groupe social en extension.

« Vous avez dit populaire? » (Pierre Bourdieu)
En transformant l’espace parisien en dance-floor gratuit, libre et accessible à tous, cette campagne publicitaire construit une utopie sociale. Ici, tout le monde est le bienvenu. A condition de porter du Nike, Paris vous appartient, comme la nuit et la fête. Un communisme festif en somme: pas de lutte de tous contre tous pour l’appropriation des corps, pour l’accroissement de la visibilité et pour la captation des attentions. Autrement dit, l’ordre de la représentation abolit la division sociale du travail festif, le racisme de classe et l’exclusion sociale. Dans ce monde, le processus de délégation du « sale boulot »  aux membres des classes populaires n’existe pas non plus: pas de balèzes assurant le contrôle social à l’entrée, pas de lascars assumant la commercialisation des produits devant l’entrée et pas de membres de la police nationale venus les contrôler tout près de l’entrée. Car c’est ainsi : dans la « vraie » vie, celle beaucoup plus violente qui se joue en-dehors de la représentation, les membres des classes populaires restent à l’entrée des clubs.

Soudain, une autre hypothèse de lecture, plus subversive et plus réjouissante finalement: cette publicité ne nous montrerait-elle pas un groupe de clubbers poursuivis par des lascars venus les dépouiller de leur Nike?

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« Les pochettes d’album étaient payées en shit »

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À l’issue d’un parcours scolaire chaotique, Phil. obtient un bac pro artisanat et métiers d’arts option communication graphique. Ce titre constitue déjà une ascension sociale dans la mesure où il se présente comme le seul bachelier de la famille (« une vraie famille de prolos », son père est tourneur-fraiseur). Ses parents, divorcés, vivent en province. Le choix de la formation est soutenue (prise en charge du financement d’une chambre sur Paris) mais le métier de graphiste reste étranger aux codes familiaux (« ils ne comprennent rien du tout… à chaque fois que je les vois, ils me demandent ce que je fais… mon père, il n’a toujours pas compris ce que je faisais dans la vie » ; l’ordinateur ne fait pas non plus partie de l’environnement familial). Après le bac, il décroche un premier contrat en freelance chez N., une agence dans laquelle il avait fait des stages durant sa formation. Il s’inscrit à la maison des artistes, établit ses premières factures. Mais les débuts sont « galères » :

« Au début j’ai galéré mais comme je n’avais pas besoin de beaucoup d’argent, à part payer mon loyer … donc voilà je faisais des flyers… je bossais beaucoup dans le rap… Les soirées… les pochettes d’album payées en shit… plein de trucs de fous comme ça… marrant… des fois, ils n’avaient pas beaucoup d’argent donc ils m’invitaient aux soirées et je pouvais boire toute la nuit… mais moi ce que je voulais c’était quand même un peu de blé… donc voilà mais à côté j’avais toujours un truc qui arrivait… pas toujours,  mais en général, j’essayais d’avoir un plan un peu plus sérieux, on va dire qui me fasse gagner de l’argent… mais sinon, non, j’ai toujours… y’a des mois où tu gagnes beaucoup et y’a des mois ou tu ne gagnes que dalle… mais bon quand t’as 20 ans, ça va, c’est marrant (…)« 

La « galère » est une topique courante pour décrire les débuts de la vie de graphiste freelance : il est question d’une série d’arrangements (rémunération au noir ou en nature), de rythmes de travail chaotiques (travail la nuit ou la journée en pyjama – « au début je passais des semaines en pyjama… et je fumais des pétards à ce moment là … je ne sortais pas de chez moi, je devenais dingue » [Phil.]). Certains travaux sont réalisés quasi-gratuitement (création d’un site internet, de cartes de visite) en échange d’une visibilité qui fonde la légitimité professionnelle. En effet, dans un monde professionnel où le diplôme semble jouer un rôle très limité, la compétence est établie par l’expérience : ce sont les travaux antérieurs qui fondent la qualité professionnelle du graphiste. Les espaces de valorisation du travail sont multiples, ils peuvent être matériels (le book – « dispositif de visibilité des compétences » (Bessy, p. 259 (1)), le site, les cartes de visite) ou immatériels (production d’un discours sur soi).
Le parcours est décrit comme une suite de divers apprentissages : apprendre à négocier avec un client, à estimer son temps de travail, à établir un devis, à imposer son point de vue, à se constituer un réseau. Année après année, c’est le métier qui entre. Dans cette ascension – qui permet de sortir des temps de la « galère » et à gagner un peu plus d’argent -, l’étape de la location d’un local professionnel (souvent à plusieurs graphistes ou avec d’autres « professions créatives » comme des architectes) apparaît comme une nouvelle naissance : comme un médecin qui pose sa plaque, le graphiste investit un espace de visibilité. Avec une différence de taille tout de même : à 34 ans, Phil. est toujours en doudoune, jean Carhartt et caquette.

(1) C. Bessy, « Les marchés du travail des photographes » (p 235-282), in C. Bessy et F.Eymard-Duvernay (Sous la dir.), Les intermédiaires du marché du travail, PUF, 1997

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