Ce que travailler veut dire

À l’occasion de la sortie de son livre Ce que travailler veut dire (1), Bénédicte Zimmermann, directrice d’études à l’Ehess répond à nos questions.

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1) L’entrée en sociologie : pouvez-vous nous décrire votre parcours universitaire? Comment êtes-vous entrée en sociologie?
Après un bac scientifique, je me suis engagée dans des études d’histoire : d’abord en hypokhâgne au Lycée Fustel de Coulanges à Strasbourg, puis en khâgne au lycée Henri IV à Paris et à l’université de Paris I où j’ai fait une licence et une maîtrise d’histoire (mon mémoire était consacré aux Premiers mai de la CFDT). Parallèlement à la maîtrise d’histoire, j’ai fait une maîtrise de science politique à Paris I. L’histoire me passionnait et me paraissait une discipline incontournable pour comprendre la société dans laquelle nous vivons. Mais en licence je me suis aperçue qu’il fallait élargir le regard et la palette des abords disciplinaires pour être à même d’approfondir les questions qui m’intéressaient. Cette ouverture à d’autres disciplines a coïncidé avec le moment où j’ai compris que mon intérêt pour l’histoire partait du présent, que les processus historiques auxquels je m’intéressais étaient orientés vers une meilleure compréhension des processus contemporains. Je me suis ensuite tournée vers la sociologie politique dans le cadre d’un DEA et d’une thèse à l’Institut d’Etudes Politiques de Paris.

2)  L’évolution d’une trajectoire de recherche : vous avez fait une thèse de socio-histoire sur l’émergence de la catégorie du chômage en Allemagne, comment la question du travail et de sa flexibilisation s’est imposée à vous ?
Ma thèse sur la constitution du chômage en une catégorie d’action publique en Allemagne concrétisait ce parcours pluridisciplinaire. Elle a été pour moi l’occasion d’approfondir l’approche socio-historique et d’affirmer un positionnement théorique combinant l’analyse du temps long des structures avec celle des temporalités courtes de l’action. Mes recherches sur la flexibilité et le travail prolongent et s’appuient sur ces premiers travaux sur les formes historiques de constitution du social en France et en Allemagne, en proposant une grille de lecture des transformations contemporaines tenant compte de l’historicité des catégories et des pratiques aujourd’hui en mutation. Mes recherches sur la constitution des catégories sociales ont d’une certaine manière été le préambule à l’étude de la reconfiguration contemporaine de ces catégories. Pour diverses raisons, les conceptions du travail et du non travail, de l’emploi et du chômage, plus largement l’ensemble des catégories sociales fondées sur le travail salarié sont aujourd’hui remises sur le métier, bousculées par une sémantique du capital humain, des compétences, de l’autonomie et de l’employabilité. Du passé au présent, les enquêtes que j’ai menées ont toujours été traversées par une même question : celle de la fabrique du collectif et de la place qu’y occupe le travail.

3)  Le clin d’œil à Bourdieu : Le titre de l’ouvrage renvoie directement à Ce que parler veut dire de Pierre Bourdieu, paru au tout début des années 1980; est-ce votre choix? Pourquoi? Qu’est-ce que travailler veut dire?
Ce que parler veut dire
est un ouvrage qui a compté dans mes travaux antérieurs. Il a stimulé ma réflexion sur le processus de classification et de catégorisation, cependant ce n’est pas pour y renvoyer que j’ai choisi ce titre. Dans un premier temps d’ailleurs, je ne m’étais pas aperçue de la proximité. Le titre Ce que travailler veut dire vient plutôt du terrain ; il reprend dans une forme affirmative la formulation interrogative et suspensive utilisée par des personnes rencontrées. Mon objectif dans ce livre était d’étudier ce que travailler veut dire pour les travailleurs, d’examiner, entre autres, comment ces derniers font sens du travail et quelles sont les finalités qu’ils lui attribuent. La question de la signification et du sens n’est donc ni posée, ni instruite de la même manière que dans l’ouvrage de Bourdieu. Il s’agissait moins de braquer les projecteurs sur la normativité sociale et ses effets structurants, que sur les capacités normatives des personnes au travail, sur leur activité de « valuation », de définition de ce qui vaut , au sens de John Dewey,  et sur les conditions de possibilité et d’expression de ces capacités dans le monde du travail.

4)   Le choix de l’objet d’étude: pourquoi avez-vous choisi de travailler sur les groupements d’employeurs et en quoi cette forme d’organisation du travail est-elle novatrice? Qu’implique-t-elle sur l’identité des salariés? Constitue-t-elle selon vous une réponse à la précarisation de la relation d’emploi typique, une sorte d’avant-garde? Pensez-vous qu’elle soit généralisable?
Le groupement d’employeurs est un dispositif inédit de flexibilisation du travail et des travailleurs qui se donne pour double objectif de contribuer à la « flexibilité » de l’entreprise et la « sécurité » du travailleur. Intermédiaire sur le marché du travail, il est un tiers-employeurs, mais il présente l’originalité de se distinguer en plusieurs points, et non des moindres, de l’agence de travail intérimaire. D’abord par sa structure juridique qui est celle d’une association  du type loi 1901 à but non lucratif ; ensuite par la nature du contrat de travail, à durée indéterminée. La fonction du groupement est de mettre à disposition de ses membres (qui sont des entreprises-adhérentes) des salariés qui lui sont liés par un contrat de travail. Il construit des emplois stables, en contrats à durée indéterminée et à plein temps à partir de bouts d’emploi disponibles dans différentes entreprises, selon le principe du « maillage » et du « temps partagé ».
Le salarié dépend juridiquement du groupement qui est son employeur, mais réalise son travail auprès de deux ou trois entreprises différentes qui sont membres du groupement. En cas de baisse d’activité dans une de ces entreprises et d’interruption de la mise à disposition, le salarié garde son salaire plein. L’activité du groupement est régulée par un principe de responsabilité solidaire, de telle sorte que lorsque l’une des entreprises-adhérentes interrompt la mise à disposition, les autres sont caution-solidaire pour le maintien du salaire en attendant que le groupement reconstitue un maillage à plein temps.
Des activités, des fonctions ou des métiers ressortissant de différentes branches professionnelles peuvent ainsi être maillés en un seul emploi sur une base journalière, hebdomadaire, mensuelle ou semestrielle selon un rythme stable, fixé par avance et par convention entre le groupement, le salarié et l’entreprise. Chaque maillage est spécifique, l’éventail du temps partagé s’étendant des emplois faiblement qualifiés jusqu’aux emplois de cadres.  Par exemple, une  opératrice peut conditionner du parfum l’hiver et du poulet l’été, un autre salarié peut être consultant en formation continue deux jours par semaine et chauffeur de poids lourd le reste de la semaine.
Qu’est-ce que travailler veut dire dans une situation de démultiplication des activités, des lieux et des collectifs de travail ?  Et que signifie la sécurité de l’emploi dans ces conditions? Telles sont quelques-unes des questions qui ont guidé mon enquête sur les groupements d’employeurs. Je les ai choisis comme objet d’étude parce qu’ils constituent un dispositif original et peu connu, qui produit comme un effet de loupe sur les tensions et les ambivalences de la flexibilité.
Pour ce qui est de la deuxième partie de votre question, l’enquête montre que le dispositif produit des effets contrastés pour les salariés en fonction des groupements et de la politique de leur directeur. Par ailleurs, tous les salariés n’apprécient pas de travailler à temps partagé y compris dans les groupements qui développent une politique d’accompagnement et de développement professionnel des salariés. Je dirai par conséquent que le dispositif mériterait d’être davantage connu et développé, à condition d’être mieux encadré. Cependant je ne parlerai pas de généralisation, parce que le groupement n’apporte pas une réponse à l’ensemble des problèmes de précarité posés par la flexibilité, il en traite certains en ciblant la précarité de l’emploi, mais il n’a aucun effet sur la précarité du travail qui relève de l’organisation et des conditions de travail internes à chaque entreprise. C’est pour mieux saisir ces effets de la flexibilité sur l’activité même de travail, que la deuxième partie du livre déplace l’enquête de l’emploi et des dispositifs de flexibilisation du marché du travail vers la flexibilité dans l’entreprise à partir d’une série de monographies.

5)  Discours de la méthode: pour construire votre cadre d’analyse, vous mobilisez différentes traditions de recherches, et notamment les travaux d’Amartya Sen et le pragmatisme étatsunien de la fin du 19ième, comment en êtes-vous venue à ces références? Vous construisez votre cadre théorique préalablement à l’enquête ou au fur à mesure de l’accumulation des données ?
Ce sont des interrogations sur l’analyse du changement, sur l’analyse de l’action située dans le temps et dans l’espace qui m’ont, au cours de mes recherches socio-historiques, amenée à me pencher sur le pragmatisme de l’Ecole de Chicago. La manière dont Dewey et Mead conceptualisent l’expérience comme le produit de l’interaction entre une personne et son environnement m’est ensuite apparue comme un analyseur fécond de l’expérience du travail en régime flexible. La force heuristique d’une telle approche réside en ce qu’elle ne réduit pas l’expérience au vécu subjectif, mais l’érige en forme sociale agie par la rencontre de différents facteurs, aussi bien personnels que structurels. C’est sur cette base que je revisite dans Ce que travailler veut dire la notion d’expérience du travail dans le double sens d’épreuve et d’acquisition.
Je dois à Robert Salais d’avoir attiré mon attention sur les travaux d’Amartya Sen et à un petit groupe de chercheurs, réunis autour de lui dans le projet européen Eurocap, d’intenses discussions sur l’opérationnalisation de l’approche par les capacités sur les questions du travail. Les travaux de ce petit groupe ont notamment donné lieu au livre que j’ai dirigé avec Jean De Munck : La liberté au prisme des capacités (2). Amartya Sen est un économiste et philosophe dont les travaux n’ont qu’à la marge porté sur le travail. Mobiliser son approche dans une sociologie du travail supposait au préalable d’engager une discussion critique avec son œuvre. C’est ce à quoi je me suis attelée dans La liberté au prisme des capacités en mobilisant le pragmatisme de Dewey et de Mead pour, tout à la fois, pointer l’inconsistance sociale de l’approche et proposer une problématisation sociologique des capacités. Car la capacité et la conceptualisation de la liberté comme pouvoir d’agir qui la sous-tend me paraissent des leviers pertinents pour soumettre à l’épreuve de la réalité les promesses de liberté et de libération dont la flexibilité se veut porteuse.
Par conséquent, si une partie du cadre théorique existait préalablement à l’enquête, son approfondissement s’est fait en cours de route dans un dialogue et des aller-retour permanents entre empirie et théorie.

6)    Sociologie et politique: vous mettez l’accent sur la dimension politique et normative inhérente au discours sociologique, comment concevez-vous l’imbrication entre la dimension positive et la dimension normative de la démarche sociologique? Autrement dit, pensez-vous que votre enquête puisse jouer un rôle social?
Il serait naïf de penser pouvoir rigoureusement dissocier les moments de l’observation, de la description, de l’analyse et éventuellement de la critique. Chacun de ces moments est d’une certaine manière lié aux précédents et aux suivants. C’est pourquoi il me semble  indispensable d’assortir chacune de nos enquêtes d’une réflexion épistémologique visant à expliciter les raisons qui nous ont poussées à choisir tel objet, tel terrain plutôt qu’un autre, telle approche, telle méthodologie plutôt qu’une autre. Si le hasard existe, il ne peut suffire à rendre compte de la manière dont l’enquête est mise en œuvre et l’analyse ensuite menée. Interroger les tenants et les aboutissants de l’approche choisie, son éventuelle dimension normative ou les leviers critiques qu’elle met en place constitue une étape importante en ce qu’elle vise à élucider pour chaque recherche singulière les formes de l’imbrication entre dimension positive et dimension normative et permet ainsi de mieux en contrôler les éventuels biais.
L’interrogation sur le rôle social renvoie à d’autres enjeux. Elle pose la question des relais, des interprètes et des traducteurs entre le monde de la recherche et le monde social, plus largement de la place et du rôle des sciences sociales dans la société. L’enquête sociologique peut jouer un rôle social, mais c’est un rôle que le chercheur ne contrôle pas, ou très mal, parce qu’il n’a pas la maîtrise de l’appropriation ou non de ses résultats et encore moins de leur traduction par les acteurs politiques et sociaux.

7)    L’état institutionnel des sciences sociales en France: suppression de postes, dévalorisation du statut de chercheur, concurrence généralisée pour les appels d’offre, absence de politique lisible en matière de recherches et d’enseignement des sciences sociales, pour un jeune doctorant en sociologie, l’avenir semble incertain; comment percevez-vous l’état actuel des sciences sociales en France? Quel avenir pour la sociologie française?
La recherche à fait l’objet au cours de ces dernières années, en France mais également dans d’autres pays européens tels que l’Allemagne, d’une succession de réformes, en matière de financement, d’organisation, d’évaluation de la recherche, appelées à modifier durablement sa cartographie et ses pratiques. La sociologie n’est pas la seule concernée et le phénomène ne se cantonne pas aux sciences sociales, même si ces dernières étaient particulièrement éloignées des nouvelles normes que visent à mettre en place ces réformes. Cela m’amène à répondre à votre question sur l’avenir de la sociologie française en trois temps. Premièrement, un repli disciplinaire me semble mal venu pour faire face à des transformations qui ne touchent pas la seule la sociologie, mais affectent l’ensemble des sciences sociales ; deuxièmement, un repli national me paraît tout aussi réducteur : apprendre des expériences étrangères et développer des solidarités avec des collègues d’autres pays me semble au contraire un atout important pour pouvoir peser sur la politique des sciences de demain. Enfin troisièmement, je ne partage pas le pessimisme de certains collègues sur l’avenir de la sociologie française, si c’est à cela que vous faites allusion. L’avenir de la science de demain est tributaire d’une multiplicité de facteurs sur lesquels il peut sembler difficile de peser à titre individuel, mais elle se construit aussi dans la qualité de la science d’aujourd’hui. Et en cette matière nous pouvons agir en tant que chercheurs et jeunes chercheurs, d’une part, en montrant notre attachement à la qualité de la recherche à travers nos pratiques et nos travaux, d’autre part en nous mobilisant pour que soient réunies les conditions collectives d’une recherche de qualité. Car cette dernière n’est pas redevable de la seule « excellence » individuelle pour reprendre un terme très prisé du discours public actuel, elle est fortement tributaire aussi de l’environnement et des conditions de travail.

(1) Bénédicte Zimmermann, Ce que travailler veut dire. Sociologie des capacités et des parcours professionnels, Économica (Etudes sociologiques), Paris, 2011.
(2) Jean De Munck & Bénédicte Zimmermann (eds.), La liberté au prisme des capacités. Amartya Sen au-delà du libéralisme, Raisons pratiques n°18, Ehess, Paris, 2008.

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